Archives de Tag: apprentissage

La juste mesure

Par défaut

Un peu de musique pour fêter le centième billet de ce blog 🙂

Le Barbu et moi sommes musiciens, et donc Fiston depuis tout petit a accès à un certain nombre d’instruments, que ce soit chez nous ou chez mes parents. À même pas 1 mois, il a fait des siestes sur mes genoux pendant que je jouais du piano d’une main, lui-même a commencé à taper sur les touches 1 ou 2 mois plus tard, à gratouiller les cordes d’une guitare peu de temps après, etc.
Mais il y a eu des périodes assez longues, plusieurs mois, où cela ne l’intéressait absolument plus de jouer ou d’écouter. C’est revenu. Depuis déjà un certain temps, il est très demandeur : jouer du piano / synthé tout seul ou avec nous, avec d’autres, il adore. Jouer de la guitare avec son papa, il est fan. L’harmonica, il aime aussi. Il a demandé un ukulele pour Noël.
Pour autant, on ne le pousse pas du tout là-dedans. Il connaît le nom des notes de musique car sa grand-mère les lui a apprises, mais je ne crois pas qu’il sache à quoi ça correspond. Je ne lui ai jamais dit de se tenir comme ci ou comme ça devant le piano, ou montré comment faire une gamme, ou un doigté, ou quoi que ce soit de ce style (par contre il sait comment ça fonctionne).

Ça sent la réaction à mon éducation perso, non ? Je confirme. ^^

À l’âge de Fiston, je connaissais déjà les bases du solfège, je pouvais lire une partition simple en clé de sol, ma mère me donnait des cours de piano. Je suis entrée au conservatoire (solfège) à 5 ans, en sautant tout de suite 2 classes. 5 ans après, alors que cela faisait 3 ans que je demandais à arrêter, que j’essayais tous les mercredi de faire croire que j’étais malade pour ne pas y aller, et alors que du bas de mes 10 ans j’avais beaucoup de mal à suivre dans une classe où tous les autres avaient au moins 18 ans, ma mère a accepté. J’ai arrêté. Ouf. J’ai subi encore 2 ans de cours de piano, et ensuite j’ai dit stop, pensant avec ravissement que plus jamais je ne jouerais de Chopin, de Mozart ou de Beethoven. J’avais tort, quelques années plus tard l’envie de classique est revenue grâce à la liberté de ne plus en jouer.
Ce que j’ai tiré de cette éducation ? À mes yeux, plutôt des inconvénients qu’autre chose, et en particulier :

– beaucoup de temps perdu (toutes mes années de solfège, au moins) et un mal-être certain par moments ;
– une incapacité à improviser, alors que j’aurais adoré pouvoir le faire ;
– difficile à croire même pour moi à l’heure actuelle, mais jusqu’au début de mon adolescence, si je pouvais pondre la partition de n’importe quel morceau rien qu’en l’écoutant (j’ai l’oreille absolue, ça aide), j’étais infoutue de distinguer le son d’un piano de celui d’une trompette. Je n’entendais que des notes, et rien que des notes. On compare souvent la musique aux mathématiques : c’était tout à fait comme ça que je l’entendais, et ça n’avait rien de très plaisant. Je pouvais me coller des maux de tête terribles en écoutant un morceau, à force de le visualiser sous la forme de milliers de notes abstraites.

Quelques années après avoir arrêté le solfège et les cours de piano, j’allais déjà bien mieux : je distinguais enfin les instruments, pas très finement, mais je ne confondais plus un hautbois avec une contrebasse ; je n’improvisais toujours pas, pas vraiment, je faisais des arrangements, disons ça comme ça ; mon oreille m’était toujours utile, mais pas pour écrire des partitions, juste pour jouer. J’ai essayé des tas d’instruments : violon, saxo, harmonica, accordéon, flûte de pan, djembé, guitares, mandoline, mandole, banjo, orgue, clavecin et j’en oublie. Peu m’ont plu au point de m’y mettre vraiment – ou juste d’en avoir envie.
À l’heure actuelle je n’envisage pas d’habiter dans un endroit sans au minimum un piano et une guitare : il peut se passer des mois sans que j’en joue, mais j’y reviens toujours et alors, clairement, je retrouve des vieux amis.

Revenons-en à Fiston.

Fiston ne chante pas. Du moins ne chante pas de chansons existantes. Souvent il chantonne du charabia d’un air joyeux, mais on ne peut pas dire qu’il chante.

Et pourtant.

Il y a un mois environ, comme il le fait souvent, il s’est mis au piano avec son père. Ce dernier s’est tenu à un accompagnement simple : 2 accords, pour laisser Fiston improviser tranquillement. Et d’un seul coup, tout en pianotant, notre bonhomme a commencé à chanter. Doucement, puis plus fort. Alors ce n’était pas parfait, loin de là : par rapport à beaucoup d’enfants de son âge, il a la voix très peu exercée, on sent bien qu’il n’a pas l’habitude de chanter. Mais même s’il lui fallait parfois un peu de temps pour se caler sur la bonne note, la mélodie qu’il inventait collait parfaitement au rythme et aux changements de ton du Barbu, elle était variée, pleine de trouvailles. Sa voix se déliait peu à peu, et il a improvisé pendant une bonne 1/2 heure, et encore plusieurs fois au cours des jours suivants. En ce qui concerne le texte, la plupart du temps c’était du charabia à sa façon, avec parfois des paroles comme un « pourquoi tu rigoles ? »  ou « pourquoi t’es une fille ? » répétées une dizaine de fois jusqu’à ce que je réponde, mais toujours en rythme.
Magique. J’ai gardé l’air dans la tête.

Depuis il ne l’a pas refait. On s’en fiche. On le laisse aux commandes.

Est-ce qu’on fait bien ? Je ne sais pas. Est-ce qu’on devrait lui proposer (sans imposer) plus ? Je ne sais pas. Est-ce que, sur ce sujet de la musique, je réagis à un extrême (mon éducation) en tombant dans un autre (celle de Fiston) ? Y a-t-il une (plus) juste mesure ? Je ne sais pas.
Mais je préfère le laisser expérimenter à sa façon, quand il veut, s’il veut, et lui faire confiance pour se tourner vers nous ou être capable de se débrouiller tout seul le jour (hypothétique) où il en voudrait plus.
Et nous faire confiance pour rester sereins dans le cas où Fiston n’éprouverait plus jamais l’envie de chanter ou de jouer d’un instrument.

Publicités

Comment l’Instruction En Famille (IEF) – 2

Par défaut

Une conférence de TED (encore, je sais), que j’ai trouvé vraiment parlante et convaincante (au moins pour la première partie, j’ai un peu décroché sur la deuxième qui ne m’intéressait pas tellement), et qui me donne des idées pour l’IEF : et si on dansait pour apprendre ?

John Bohannon propose (en anglais non sous-titré) de remplacer les présentations PowerPoint par des danseurs.

Comment l’Instruction En Famille (IEF) ? – 1

Par défaut

Quand on se pose la question de la non-scolarisation (ou de la déscolarisation) de jeunes enfants, il arrive qu’on s’angoisse à propos des apprentissages. Comment cela va-t-il se passer ? Faut-il faire travailler les enfants dès 3 ans, avec un programme, des exercices – mêmes ludiques -, des horaires, une pédagogie précise, etc ?
Ma réponse est non. On peut, bien sûr. Si on le souhaite. Si on pense que pour cet enfant-là, c’est préférable. Mais dans la majorité des cas,  il n’y a aucune obligation.
Et pour m’appuyer sur autre chose que des théories, je prévois une série de billets sur des exemples concrets.

J’avais évoqué dans un article précédent le fait que Fiston n’avait pas un rythme d’apprentissage très standard, à savoir qu’il était très « en avance » pour certaines choses et très « en retard » pour d’autres.
Les chiffres et les lettres, ça fait partie de l’avance. Fiston a su compter jusqu’à 10 et au-delà bien avant de savoir parler : je me souviens d’une balade, il avait peut-être 16 ou 17 mois, où de temps en temps il me montrait des chiffres avec ses doigts, et je répondais distraitement jusqu’au moment où j’ai réalisé qu’il comptait les ralentisseurs que nous rencontrions. À cette époque il connaissait aussi toutes les couleurs et la plupart des lettres de l’alphabet. Comme je le disais dans le billet déjà cité plus haut, je ne savais pas que c’était inhabituel pour un enfant de cet âge. Quand je m’en suis rendu compte quelques mois plus tard, en ajoutant le fait qu’à 2 ans Fiston ne disait qu’un seul mot (« rouge », sa couleur préférée) et qu’il ne manifestait pas la moindre vélléité d’en apprendre d’autres (le déclic s’est produit vers ses 3 ans) tout en se faisant fort bien comprendre à l’aide de mimiques et de signes, et je passe sur d’autres particularités, cela n’a fait que me conforter dans ma décision de ne pas le scolariser pour respecter son rythme.

Je ne me souviens plus de quand j’ai pris conscience du fait que Fiston faisait des additions et des soustractions. Ça date, c’est tout ce que je peux dire. Le zéro, il maîtrise aussi depuis longtemps. Bien évidemment, je ne parle pas des opérations sur un papier – d’ailleurs on ne  prononce jamais les mots « addition » ou « soustraction », je crois bien. Ni d’exercices, ni de jeux dirigés. Cela se produit naturellement dans la vie de tous les jours.
Quelques exemples :
On cueille 4 fraises, il y en a 1 qui tombe, il en reste 3. Il en mange 2, il en reste 1. J’en recueille 4, ça lui en fait 5. Il en mange 5, il en reste 0.
Il me dit qu’il a 1 vélo, papa en a 2, moi j’en ai 1, ça fait 4, maman !
La chienne des voisins a eu 7 petits, mais 1 est mort à la naissance, il en restait 6. 1 autre est mort dans la nuit, il n’y en avait plus que 5. C’est pas drôle, mais c’est la vie…
Son camion de pompier a 3 roues d’un côté, 3 roues de l’autre, ça fait 6 !
Et tout ça de son propre chef, sans que j’intervienne, à part pour répondre à ses questions. Sans que j’essaye de lui apprendre quoi que ce soit.

La multiplication commence à arriver tout aussi naturellement.

J’avais dit à Fiston qu’il fallait attendre 30 minutes pour je ne sais plus quoi. Fiston m’a demandé : « Ça fait beaucoup, 30 minutes ? », et comme parfois dans ce genre de cas, je lui ai répondu « Ça fait 10 + 10 + 10 », en joignant le geste à la parole (montrer les 10 doigts, fermer les mains et recommencer 2 fois). Fiston m’a alors demandé : « Ça fait combien de fois 10 ? », j’ai répondu « 3 fois », et il a reproduit le geste : il a montré ses 10 doigts, comme il fait d’habitude, mais cette fois-ci, au lieu de dire « 10 », il a dit « 1 » ; il a recommencé en disant « 2 » ; puis encore une fois en disant « 3 . Ça fait 30 ! »
Et puis il est passé à autre chose. Et moi je n’ai réalisé que quelques minutes plus tard ce qu’il venait de faire.

Bien sûr, chaque enfant a son rythme, et c’est bien ce qui fait l’intérêt de l’IEF. Tous les enfants ne vont pas découvrir les opérations aussi tôt, certains auront peut-être besoin d’un petit coup de pouce de la part d’un adulte ou d’un autre enfant, d’autres ne s’y intéresseront pas pendant des années parce qu’ils auront d’autres préoccupations. En revanche, peut-être se transformeront-ils en moulins à paroles ou en cascadeurs à 18 mois, et ça, si ce ne sont pas d’énormes apprentissages… ^^

Tout ce que je veux dire, c’est : faites-leur confiance. Ils apprennent, de toute façon.
Laissez-les vous étonner 🙂

Pourquoi l’Instruction En Famille (IEF) – 3

Par défaut

Un article de liens.
Liens vers des discours, des conférences, des textes qui tous m’ont aidée dans ma démarche de nonsco, m’ont bousculée, fait réfléchir.

  • Sir Ken Robinson : je l’ai découvert il y a maintenant 2 ou 3 ans avec l’une de ses conférences TED (site à connaître également), sur le sujet de l’école tuant la créativité. J’ai été littéralement éblouie par ce monsieur, par son intelligence, son humour, son charisme, ses idées et sa façon de les présenter.
    Les vidéos sont en anglais, mais, quand on les regarde sur le site de TED, sous-titrées en plein de langues.

  • Dan Meyer, un prof de maths comme j’aurais aimé en avoir (pourtant j’adorais les maths). Je l’ai découvert toujours grâce au site TED, dans une conférence où il expliquait sa manière d’enseigner les maths à des lycéens (high school). Comme il le dit au début de son intervention pour faire mesurer à son auditoire la difficulté de l’exercice, il doit vendre un produit à des gens qui n’en veulent pas, mais sont légalement obligés de l’acheter. Et il tourne le dos à la manière traditionnelle d’enseigner, en s’appuyant sur des manuels où le problème est formulé, toutes les données disponibles, ainsi que les formules, et où la réponse se trouve au dos du manuel du prof. Il considère qu’il est bien plus intéressant d’amener les étudiants à formuler eux-mêmes le problème et à définir ce dont ils ont besoin pour le résoudre.

  • On reste dans les alentours de l’école avec Dave Eggers, toujours découvert grâce à TED (quand je vous dis que c’est une mine, ce site !) et sa vision originale et hilarante du soutien scolaire. La vidéo est longue, dans les 25 minutes, mais ça vaut vraiment le coup, et le site qu’il a créé, qui a pour but de répertorier les initiatives du même genre, est également à visiter.
  • Et maintenant, toujours sur TED, mais il n’y a plus d’école, plus de profs, juste des enfants qui apprennent par eux-mêmes, et c’est formidable pour reprendre confiance en la capacité à apprendre des enfants quand on doute.
    Sugata Mitra a conduit tout un tas d’expériences fascinantes en Inde et ailleurs. Son mode opératoire est simple : il place un ordinateur quelque part (encastré dans un mur, parfois, d’où le nom « Hole in the wall » donnée à sa méthode), s’en va et revient voir ce que ça a donné. Les résultats sont ahurissants, comme dans l’expérience où les enfants, 4 heures après avoir vu pour la première fois un ordinateur, s’en servent pour enregistrer et jouer leur propre musique. Ou comme dans celle où il laisse pendant 2 mois un ordinateur équipé d’un logiciel de reconnaissance vocale à des enfants parlant anglais avec un très fort accent, que le logiciel ne reconnait pas au départ, en leur donnant comme instruction d’arriver à se faire comprendre de l’ordinateur. 2 mois plus tard, les enfants ont un accent irréprochable. Il y a encore beaucoup plus fort, mais je ne veux pas vous gâcher le plaisir de le découvrir par vous-même.

  • On arrête 2 minutes les vidéos, voici le texte d’un discours prononcé par Daniel Quinn en 2000 à propos de l’école et de la non-scolarisation. J’ai découvert ce texte il y a très peu de temps, je n’ai pas encore eu le temps de chercher des infos sur l’auteur. Mais son discours est vraiment à lire. Petit extrait :

En travaillant sur les programmes de maternelle et de CP, j’ai observé quelque chose que je pense être vraiment remarquable. Dans ces classes, les enfants passent la plupart de leur temps à apprendre des choses que pas un seul, qui ne grandisse dans notre culture, ne pourrait éventuellement éviter d’apprendre. Par exemple, ils apprennent le nom des couleurs primaires. Wow, imaginez manquer l’école le jour où on apprend bleu. Vous passez le reste de votre vie vous demandant de quelle couleur est le ciel. Ils apprennent à dire l’heure, à compter, et à additionner et à soustraire, comme si quelqu’un pouvait manquer d’apprendre ces choses dans notre culture.[…] Il m’a semblé évident à l’époque de poser cette question : au lieu de passer deux à trois ans à enseigner aux enfants ce qu’ils vont inévitablement apprendre de toute façon, pourquoi pas leur apprendre des choses qu’ils n’apprendront pas forcément et qu’ils aimeraient effectivement apprendre à cet âge ?

  • Retour à l’école, mais une école différente, avec Bernard Collot et sa pédagogie de la mouche. Évidemment, en tant que vegan, je n’approuve pas tout dans l’exemple choisi, mais je le suis à 100% sur le fond. Ce monsieur est un militant des mouvements pédagogiques, notamment Freinet, et a enseigné dans des classes uniques, sans tri des élèves par âge, dites aussi « écoles du 3e type ». On peut trouver pas mal d’autres liens intéressants en relation avec Bernard Collot, en voici quelques-uns :
  • Pour finir ce billet, je vous indique une vidéo, longue (2h30) mais visible par tranche de 30 minutes si besoin, d’un spectacle de Franck Lepage : conférence gesticulée
    Cette vidéo est à mes yeux incontournable, qu’on soit nonsco ou pas, qu’on soit parent ou non. Ça parle d’éducation populaire, des mots, de la manipulation par les mots, du formatage de la pensée par les mots qu’on nous dit d’employer.
    Et en faisant des recherches pour ce billet, je découvre que la coopérative d’éducation populaire « Le Pavé », dont Franck Lepage est l’un des cofondateurs, a maintenant un site bien plus fourni qu’il y a encore quelques mois, et qu’il présente plein d’autres conférences gesticulées, de Franck Lepage mais pas seulement.
    Pendant que je termine ce billet, je suis en train d’écouter celle sur l’école. 🙂
    — ajout du 17/09 : je vous conseille également la conférence gesticulée de Pauline Christophe sur l’école primaire !

Voilà pour aujourd’hui, j’espère que vous trouverez de quoi cogiter dans tout ça.
N’hésitez pas à me signaler en commentaires vos liens préférés, je vous en remercie par avance 🙂

Pourquoi l’Instruction En Famille (IEF) ? – 2

Par défaut

Dans la première partie de cette série, j’ai abordé (en m’emballant quelque peu sur la fin, je l’avoue ^^) nos raisons premières, au Barbu et à moi, d’envisager l’IEF pour Fiston.

Aujourd’hui, je vais parler apprentissage, que ce soit à l’école ou en dehors.

Il y a quand même un sacré mythe autour de l’école : c’est que sans elle, les enfants n’apprendraient, ne sauraient rien.

Une anecdote rapide pour illustrer ce mythe : il y a quelques mois, mon bonhomme de bientôt 3 ans à l’époque était chez ses grands-parents, et un enchaînement de circonstances a fait qu’il a été confié à une voisine pendant quelques heures. Il s’agit d’une jeune fille tout à fait charmante, que Fiston et moi-même aimons beaucoup.

Le soir, après avoir récupéré mon loustic, j’ai ma mère au téléphone qui me dit que la jeune fille en question est en admiration devant mon fils, qu’elle le trouve surdoué (ahum), et surtout qu’elle est impressionnée de voir tout ce qu’il savait déjà alors qu’il n’allait pas encore à l’école. o_O

Bon, d’un côté ça m’a fait rire. Et puis c’était sympa de sa part, c’est toujours plus agréable que de s’entendre dire que ça s’est très mal passé.
De l’autre… Waw. C’est étonnant qu’un enfant apprenne des choses en dehors de l’école ?? Hors de l’école, point de salut ?
Les parents et les enfants sont si cons que ça ?

Bon, cela dit, c’était l’avis du ministre de l’Éducation Nationale il y a encore quelques mois, apparemment. Il y avait un Guide pratique des parents sur le site du ministère, guide qui n’a plus l’air d’exister aujourd’hui (en tout cas je ne l’ai pas retrouvé) : quand on lisait « le mot du ministre », c’était assez édifiant.

Petit extrait (le gras est de moi) :

[L’école maternelle] est beaucoup plus qu’une structure d’accueil : elle est le lieu des premiers apprentissages. Sous la conduite de leurs professeurs […], nos enfants s’approprient progressivement le langage […] et découvrent l’univers de l’écrit. C’est aussi à l’école maternelle qu’ils commencent à observer et à découvrir le monde qui les entoure […]
Vous le voyez, le rôle de l’école maternelle, c’est d’aider votre enfant à devenir un élève[…]
Ça me met toujours très très en pétard quand je repense à ce mot.

Les enfants apprennent des choses à l’école, bien sûr, mais… « premiers apprentissages » ??
Prenez un nouveau-né (je passe l’étape de la vie foetale, où les apprentissages sont pourtant nombreux également). Mettez-le à côté d’un enfant de 3 ans, ou même de 2 ans, qui n’est jamais allé à l’école, et venez me dire que l’enfant de 2 ou 3 ans n’a rien appris jusque-là, qu’il attend d’aller à l’école pour ses premiers apprentissages.
Je ne savais pas, j’avoue, que c’était l’école qui apprenait à tous les enfants à tourner et supporter leur tête, à affiner leur vision et à suivre du regard, à attraper des objets, à explorer leur environnement en utilisant tous leurs sens, à sourire puis à rire, à maîtriser leur corps jusqu’à se retourner, s’asseoir, se déplacer, marcher, sauter, courir, danser ; je ne savais pas que c’était l’école qui apprenait aux enfants à comprendre leur langue maternelle, à la parler (beaucoup d’enfants de 3 ans parlent fort bien), et même à en comprendre et parler plus d’une pour certains, à chanter, à découvrir l’humour, à entrer en relation avec les autres, humains et animaux, à s’affirmer, à tenir un crayon pour gribouiller ou dessiner, à colorier, à vouloir être autonome, à tenir une fourchette, une cuillère, un couteau, à manger tout seul, à s’habiller parfois, à empiler des cubes, à jouer au ballon ; je ne savais pas qu’avant l’école, aucun enfant n’avait jamais vu un livre, qu’aucun enfant n’aimait qu’on lui raconte les histoires ; je ne savais pas que sans école, aucun enfant ne regardait autour de lui quand il se promenait, que c’était l’école qui leur apprenait à tous à ramasser des bâtons, des pommes de pin, des feuilles, des cailloux, à cueillir des fleurs, à observer les fourmis, à demander « Pourquoi… ? » et « C’est quoi ? »… Liste ô combien non exhaustive !

Dites, monsieur le ministre, vous ne vous payeriez pas un peu notre fiole, par hasard ?
Ou alors vous n’avez jamais vu un enfant de près ?

À votre décharge, vous n’êtes pas le seul à croire, ou au moins à dire, que subitement, dès l’âge de 3 ans, un enfant n’apprendra plus tout seul, n’aura plus envie d’apprendre si on ne l’y oblige pas. Bien des parents le pensent, y compris dans mon entourage proche.
C’est le mythe de l’école.

De même que des générations de parents ont cru, car des experts le leur affirmaient, qu’un nouveau-né ne voyait rien, ou qu’un bébé ne ressentait pas la douleur – alors que lorsqu’un nouveau-né ne lâche pas sa mère du regard ou qu’un bébé de quelques mois se met à hurler parce qu’il a les gencives en feu,  cela semble quand même plus qu’évident que le premier voit, même imparfaitement, et que le deuxième a mal -, de nos jours, on croit, car on nous l’affirme en haut lieu, qu’il faut obliger les enfants à apprendre.
On nous formate à croire que les enfants sont paresseux par nature : si on ne les force pas, ils n’apprendront RIEN.
Et ils gâcheront leur vie, se retrouveront au chômage et délinquants multirécidivistes, ce qui nous flanque une culpabilité terrible, à nous parents, pensez donc – surtout maintenant avec les peines planchers, la rétention de sûreté et tout ce qui va encore être inventé d’ici que nos enfants aient l’âge d’être condamnés.

Il est d’ailleurs à noter que la plupart des pédagogies alternatives fonctionnent tout à fait différemment : les écoles Montessori, Freinet, Steiner et bien d’autres considèrent, elles, que l’enfant est mû par le besoin d’apprendre. Je reparlerai sans doute de ces différentes pédagogies qui sont toutes extrêmement intéressantes..

Un autre point commun des pédagogies alternatives est le respect, dans la mesure du possible, du rythme individuel.

Chaque enfant est différent. Ça a l’air évident, dit comme ça, mais dans un monde où la standardisation et la mesure sont reines, où bien avant leur naissance, grâce aux échographies, les enfants sont déjà mesurés, pesés, examinés à la loupe, comparés à une « norme » ; où le poids et la taille, juste après le sexe, du bébé à sa naissance sont les informations les plus importantes, où nous sommes habitués à faire confiance à des experts pour tout, experts qui nous disent comment faire faire à nos enfants quelque chose qu’ils feraient naturellement et à leur rythme si on leur fichait la paix (un bon exemple est la diversification menée la plupart du temps par les parents et source de guerres et d’angoisses sans fin, alors que le bébé a les capacités pour la mener lui-même quand il y est prêt, pour peu qu’on le laisse faire), il est nécessaire de le dire, de le redire et de le marteler.

Les forums consacrés aux parents fourmillent de questions de jeunes mères (en général) angoissées : « mon enfant ne tient pas encore sa tête à 10 jours, est-ce normal ? », « mon enfant ne tient pas assis à 6 mois, au secours », « mon enfant a 8 mois et n’a pas encore de dents », « mon enfant a 1 an et ne marche pas », « mon enfant a 2 ans et ne parle pas »… Quand on parcourt ces forums, on en vient à se demander si l’humanité va réussir à survivre à cette génération.
Je ne me moque pas. La première année de Fiston, j’étais comme elles. Quand il avait 4 semaines, je me demandais quand il allait réussir à attraper des objets, j’avais peur qu’il n’y arrive jamais. Oui, JAMAIS. Pourtant il n’était pas « en retard », mais je stressais. Pareil pour le fait de se retourner. Pareil pour le 4 pattes (il s’y est mis après la marche finalement). Pareil pour le 2 pattes sans se tenir (Fiston a marché 5 mois en nous tenant le main ou le doigt avant de se lâcher). Pareil pour le passage à la nourriture solide. Et moi je stressais. À croire que je m’imaginais, d’ici une petite trentaine d’années, mère d’une sorte de Tanguy qui non seulement ne décollerait pas de chez papa-maman mais qui en plus ne marcherait pas et ne se nourrirait qu’au biberon – sans arriver à l’attraper tout seul.
Imaginez l’angoisse.

Objectivement, c’est ahurissant, non ? J’avais un bébé parfaitement normal, aucun signe que quoi que ce soit cloche, et je stressais.

Et puis j’ai fini par intégrer que chaque enfant est différent. Pas juste le comprendre intellectuellement, mais vraiment le sentir, l’accepter, le savoir. Après le début de la marche en solo de Fiston, j’ai balancé aux orties tous les chiffres, les mesures, les normes et cie.
Et ça tombait bien, car, pour certaines choses, Fiston n’avait pas un rythme très habituel, dirons-nous. Je ne m’en suis pas aperçu tout de suite, mais à force que sa baby-sitter, ses grands-parents, d’autres encore nous disent : « Oh la la, il sait faire ceci ou cela, à son âge c’est vraiment étonnant », parfois j’allais piocher quelques infos et je me disais « ah oui, tiens. » Mais voilà, sans en tirer de fierté, c’était un constat. Inversement, mais ça les gens, poliment, nous le disaient moins, il était « en retard » pour d’autres. Je le constatais également, mais sans inquiétude, sans honte.  Je m’en fichais. Je me disais : « il a bien le temps. Dans une vie, quelle importance qu’on apprenne ceci ou cela à 2 ans ou à 4 ans ? »

Lorsque j’ai tenu Loulou dans mes bras pour la première fois, il avait 3 ou 4 jours. Il était du même gabarit que Fiston à sa naissance, à quelques grammes près, aussi chevelu que lui, et sur le moment j’ai vraiment eu l’impression de faire un bond en arrière de 15 mois.
Je me souviens que 5 ou 6 mois plus tard, Naë m’a demandé si je revoyais Fiston au même âge quand je venais voir Loulou. J’ai réfléchi quelques secondes avant de lui répondre que non, ce n’était plus le cas du tout. Loulou ne suivait pas le même rythme ni le même ordre d’apprentissage que Fiston 15 mois plus tôt. Ils étaient très différents. Et tant mieux.
Mais ils avaient bien sûr un point commun, qu’ils partageaient avec tous les autres enfants : ils passaient leur temps à apprendre, chacun à sa façon.

Maria Montessori, il y a déjà un bon paquet de décennies, a mis en évidence chez l’enfant l’existence de périodes sensibles. Ce sont des périodes, propres à chaque enfant, pendant lesquelles ce dernier va éprouver une sensibilité particulière vis-à-vis d’un apprentissage. S’il trouve dans son environnement de quoi satisfaire cette sensibilité, il va apprendre très vite et profondément. Une fois l’apprentissage effectué, la sensibilité s’estompe et finit par disparaître, pour faire place à une nouvelle période sensible pour un autre apprentissage, et ainsi de suite.
Bien évidemment, un apprentissage en dehors de la période sensible sera possible, mais bien plus long et pénible pour l’enfant.

Certaines périodes sensibles sont faciles à reconnaître : l’enfant devient véritablement monomaniaque. Je me souviens ainsi de Fiston, vers l’âge de 2 ans, passant pendant 2 ou 3h de suite la serpillère dans la maison, et cela plusieurs fois par jour. La maison n’avait jamais été aussi propre 😛
En ce moment, il est sensible au graphisme. Depuis quelques jours il tient son stylo entre son pouce, son index et son majeur – et non plus à pleine main -, et après 2 jours à me demander à chaque changement de feutre de l’aider à le « tiendre comme maman », il y arrive maintenant tout seul, c’est intégré sans efforts (alors que j’avais essayé de temps en temps de l’y intéresser avant cela : rien à faire. Mais comme j’ai fait des progrès depuis ses 1 an, je ne me projetais pas avec angoisse dans un futur où un Fiston Tanguy de 30 ans gribouillerait en tenant le feutre comme un bébé – entre 2 biberons).
Depuis peu, il a délaissé ses feutres pour un stylo-bille à pointe fine, et il est tellement enchanté de pouvoir faire des tracés minuscules et précis qu’il y passe des heures. Le matin, dès le lever, il court vers sa chaise en disant « je veux dessiner / je veux écrire, moi », sans même penser à manger. Il s’installe, et remplit des pages de pattes de mouche. Le soir, au moment de se coucher, dans son lit, il a encore une feuille de papier qu’il noircit avec acharnement. Un midi, il n’a avalé que 2 bouchées puis il est retourné dessiner. La seule véritable interruption a été décidée par moi, lorsque nous sommes allés à la ferme pour cueillir quelques fruits et légumes. Le reste du temps, il était le stylo à la main, à « écrire ». « Là, j’écris une lettre à papa pour lui dire je t’aime, papa. »  « Regarde, maman, j’ai fait un « v » ! »
Ce jour-là, au total, il a dû y passer dans les 8h !

Fiston, 3 ans, en pleine boulimie spontanée de graphisme.

Comme il est très intéressé par tout ce qui est lettres depuis très longtemps mais particulièrement en ce moment et que je sens qu’il aimerait bien savoir lire et écrire pour de vrai, j’ai voulu savoir s’il était prêt à distinguer les sons dans un mot. Il y a un jeu, dans la pédagogie Montessori, qui s’appelle « je devine ». On présente 3 objets à l’enfant et on lui demande lequel commence par tel son. J’ai essayé avec un rhinocéros, une chenille et une libellule. J’ai dit les 3 noms en exagérant beaucoup la première lettre. « Rrrrrrrrhinocéros, chhhhhhhhhhenille et llllllllllibellule. Peux-tu me dire lequel commence par le son ‘chhhhhhh’ ? »
Il s’en est montré incapable, ne comprenant pas du tout ce que j’attendais de lui – ce qui ne m’a pas tellement étonnée, mais je voulais en avoir le cœur net. Je n’ai pas insisté. Ce n’est pas encore le moment pour lui. Le jour où il sera prêt, je suis sûre que tout ira très vite. Charge à moi d’être attentive et de ne pas laisser passer ce moment.

Dans quelle école à pédagogie classique pourrait-on respecter ainsi le rythme de chaque enfant ? Dans quelle école classique laisserait-on un enfant répéter une activité encore et encore, pendant toute une journée, pendant plusieurs journées, sans l’interrompre, sans l’obliger à aller en récré, sans lui demander autre chose ?
Bien sûr, il y a des instituteurs formidables dans ces écoles, et heureusement. J’en ai eu. Imaginez seulement ce que ces mêmes instituteurs pourraient accomplir dans un environnement officiellement respectueux du rythme des enfants.
C’est ce que je reproche à la pédagogie classique (à l’inverse des pédagogies alternatives ou de l’IEF) : elle est faite pour l’enfant moyen, qui n’existe pas. En règle générale, elle ne nourrit pas les périodes sensibles des enfants, qui vont devoir apprendre à grand-peine (pour oublier aussitôt) des choses qui ne les intéressent pas, pour lesquelles ils ne sont pas prêts, alors que, plus tôt ou plus tard, ces  mêmes choses les passionneraient et seraient intégrées avec une facilité déconcertante.
Ils apprennent à contretemps. Ils comprennent qu’étudier, c’est pénible, c’est fastidieux, et que ce qui est su un jour est oublié le lendemain.
Comment s’étonner qu’au bout de quelques années, voire moins, beaucoup n’aient plus aucun goût pour apprendre ?