Pourquoi l’Instruction En Famille (IEF) ? – 2

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Dans la première partie de cette série, j’ai abordé (en m’emballant quelque peu sur la fin, je l’avoue ^^) nos raisons premières, au Barbu et à moi, d’envisager l’IEF pour Fiston.

Aujourd’hui, je vais parler apprentissage, que ce soit à l’école ou en dehors.

Il y a quand même un sacré mythe autour de l’école : c’est que sans elle, les enfants n’apprendraient, ne sauraient rien.

Une anecdote rapide pour illustrer ce mythe : il y a quelques mois, mon bonhomme de bientôt 3 ans à l’époque était chez ses grands-parents, et un enchaînement de circonstances a fait qu’il a été confié à une voisine pendant quelques heures. Il s’agit d’une jeune fille tout à fait charmante, que Fiston et moi-même aimons beaucoup.

Le soir, après avoir récupéré mon loustic, j’ai ma mère au téléphone qui me dit que la jeune fille en question est en admiration devant mon fils, qu’elle le trouve surdoué (ahum), et surtout qu’elle est impressionnée de voir tout ce qu’il savait déjà alors qu’il n’allait pas encore à l’école. o_O

Bon, d’un côté ça m’a fait rire. Et puis c’était sympa de sa part, c’est toujours plus agréable que de s’entendre dire que ça s’est très mal passé.
De l’autre… Waw. C’est étonnant qu’un enfant apprenne des choses en dehors de l’école ?? Hors de l’école, point de salut ?
Les parents et les enfants sont si cons que ça ?

Bon, cela dit, c’était l’avis du ministre de l’Éducation Nationale il y a encore quelques mois, apparemment. Il y avait un Guide pratique des parents sur le site du ministère, guide qui n’a plus l’air d’exister aujourd’hui (en tout cas je ne l’ai pas retrouvé) : quand on lisait « le mot du ministre », c’était assez édifiant.

Petit extrait (le gras est de moi) :

[L’école maternelle] est beaucoup plus qu’une structure d’accueil : elle est le lieu des premiers apprentissages. Sous la conduite de leurs professeurs […], nos enfants s’approprient progressivement le langage […] et découvrent l’univers de l’écrit. C’est aussi à l’école maternelle qu’ils commencent à observer et à découvrir le monde qui les entoure […]
Vous le voyez, le rôle de l’école maternelle, c’est d’aider votre enfant à devenir un élève[…]
Ça me met toujours très très en pétard quand je repense à ce mot.

Les enfants apprennent des choses à l’école, bien sûr, mais… « premiers apprentissages » ??
Prenez un nouveau-né (je passe l’étape de la vie foetale, où les apprentissages sont pourtant nombreux également). Mettez-le à côté d’un enfant de 3 ans, ou même de 2 ans, qui n’est jamais allé à l’école, et venez me dire que l’enfant de 2 ou 3 ans n’a rien appris jusque-là, qu’il attend d’aller à l’école pour ses premiers apprentissages.
Je ne savais pas, j’avoue, que c’était l’école qui apprenait à tous les enfants à tourner et supporter leur tête, à affiner leur vision et à suivre du regard, à attraper des objets, à explorer leur environnement en utilisant tous leurs sens, à sourire puis à rire, à maîtriser leur corps jusqu’à se retourner, s’asseoir, se déplacer, marcher, sauter, courir, danser ; je ne savais pas que c’était l’école qui apprenait aux enfants à comprendre leur langue maternelle, à la parler (beaucoup d’enfants de 3 ans parlent fort bien), et même à en comprendre et parler plus d’une pour certains, à chanter, à découvrir l’humour, à entrer en relation avec les autres, humains et animaux, à s’affirmer, à tenir un crayon pour gribouiller ou dessiner, à colorier, à vouloir être autonome, à tenir une fourchette, une cuillère, un couteau, à manger tout seul, à s’habiller parfois, à empiler des cubes, à jouer au ballon ; je ne savais pas qu’avant l’école, aucun enfant n’avait jamais vu un livre, qu’aucun enfant n’aimait qu’on lui raconte les histoires ; je ne savais pas que sans école, aucun enfant ne regardait autour de lui quand il se promenait, que c’était l’école qui leur apprenait à tous à ramasser des bâtons, des pommes de pin, des feuilles, des cailloux, à cueillir des fleurs, à observer les fourmis, à demander « Pourquoi… ? » et « C’est quoi ? »… Liste ô combien non exhaustive !

Dites, monsieur le ministre, vous ne vous payeriez pas un peu notre fiole, par hasard ?
Ou alors vous n’avez jamais vu un enfant de près ?

À votre décharge, vous n’êtes pas le seul à croire, ou au moins à dire, que subitement, dès l’âge de 3 ans, un enfant n’apprendra plus tout seul, n’aura plus envie d’apprendre si on ne l’y oblige pas. Bien des parents le pensent, y compris dans mon entourage proche.
C’est le mythe de l’école.

De même que des générations de parents ont cru, car des experts le leur affirmaient, qu’un nouveau-né ne voyait rien, ou qu’un bébé ne ressentait pas la douleur – alors que lorsqu’un nouveau-né ne lâche pas sa mère du regard ou qu’un bébé de quelques mois se met à hurler parce qu’il a les gencives en feu,  cela semble quand même plus qu’évident que le premier voit, même imparfaitement, et que le deuxième a mal -, de nos jours, on croit, car on nous l’affirme en haut lieu, qu’il faut obliger les enfants à apprendre.
On nous formate à croire que les enfants sont paresseux par nature : si on ne les force pas, ils n’apprendront RIEN.
Et ils gâcheront leur vie, se retrouveront au chômage et délinquants multirécidivistes, ce qui nous flanque une culpabilité terrible, à nous parents, pensez donc – surtout maintenant avec les peines planchers, la rétention de sûreté et tout ce qui va encore être inventé d’ici que nos enfants aient l’âge d’être condamnés.

Il est d’ailleurs à noter que la plupart des pédagogies alternatives fonctionnent tout à fait différemment : les écoles Montessori, Freinet, Steiner et bien d’autres considèrent, elles, que l’enfant est mû par le besoin d’apprendre. Je reparlerai sans doute de ces différentes pédagogies qui sont toutes extrêmement intéressantes..

Un autre point commun des pédagogies alternatives est le respect, dans la mesure du possible, du rythme individuel.

Chaque enfant est différent. Ça a l’air évident, dit comme ça, mais dans un monde où la standardisation et la mesure sont reines, où bien avant leur naissance, grâce aux échographies, les enfants sont déjà mesurés, pesés, examinés à la loupe, comparés à une « norme » ; où le poids et la taille, juste après le sexe, du bébé à sa naissance sont les informations les plus importantes, où nous sommes habitués à faire confiance à des experts pour tout, experts qui nous disent comment faire faire à nos enfants quelque chose qu’ils feraient naturellement et à leur rythme si on leur fichait la paix (un bon exemple est la diversification menée la plupart du temps par les parents et source de guerres et d’angoisses sans fin, alors que le bébé a les capacités pour la mener lui-même quand il y est prêt, pour peu qu’on le laisse faire), il est nécessaire de le dire, de le redire et de le marteler.

Les forums consacrés aux parents fourmillent de questions de jeunes mères (en général) angoissées : « mon enfant ne tient pas encore sa tête à 10 jours, est-ce normal ? », « mon enfant ne tient pas assis à 6 mois, au secours », « mon enfant a 8 mois et n’a pas encore de dents », « mon enfant a 1 an et ne marche pas », « mon enfant a 2 ans et ne parle pas »… Quand on parcourt ces forums, on en vient à se demander si l’humanité va réussir à survivre à cette génération.
Je ne me moque pas. La première année de Fiston, j’étais comme elles. Quand il avait 4 semaines, je me demandais quand il allait réussir à attraper des objets, j’avais peur qu’il n’y arrive jamais. Oui, JAMAIS. Pourtant il n’était pas « en retard », mais je stressais. Pareil pour le fait de se retourner. Pareil pour le 4 pattes (il s’y est mis après la marche finalement). Pareil pour le 2 pattes sans se tenir (Fiston a marché 5 mois en nous tenant le main ou le doigt avant de se lâcher). Pareil pour le passage à la nourriture solide. Et moi je stressais. À croire que je m’imaginais, d’ici une petite trentaine d’années, mère d’une sorte de Tanguy qui non seulement ne décollerait pas de chez papa-maman mais qui en plus ne marcherait pas et ne se nourrirait qu’au biberon – sans arriver à l’attraper tout seul.
Imaginez l’angoisse.

Objectivement, c’est ahurissant, non ? J’avais un bébé parfaitement normal, aucun signe que quoi que ce soit cloche, et je stressais.

Et puis j’ai fini par intégrer que chaque enfant est différent. Pas juste le comprendre intellectuellement, mais vraiment le sentir, l’accepter, le savoir. Après le début de la marche en solo de Fiston, j’ai balancé aux orties tous les chiffres, les mesures, les normes et cie.
Et ça tombait bien, car, pour certaines choses, Fiston n’avait pas un rythme très habituel, dirons-nous. Je ne m’en suis pas aperçu tout de suite, mais à force que sa baby-sitter, ses grands-parents, d’autres encore nous disent : « Oh la la, il sait faire ceci ou cela, à son âge c’est vraiment étonnant », parfois j’allais piocher quelques infos et je me disais « ah oui, tiens. » Mais voilà, sans en tirer de fierté, c’était un constat. Inversement, mais ça les gens, poliment, nous le disaient moins, il était « en retard » pour d’autres. Je le constatais également, mais sans inquiétude, sans honte.  Je m’en fichais. Je me disais : « il a bien le temps. Dans une vie, quelle importance qu’on apprenne ceci ou cela à 2 ans ou à 4 ans ? »

Lorsque j’ai tenu Loulou dans mes bras pour la première fois, il avait 3 ou 4 jours. Il était du même gabarit que Fiston à sa naissance, à quelques grammes près, aussi chevelu que lui, et sur le moment j’ai vraiment eu l’impression de faire un bond en arrière de 15 mois.
Je me souviens que 5 ou 6 mois plus tard, Naë m’a demandé si je revoyais Fiston au même âge quand je venais voir Loulou. J’ai réfléchi quelques secondes avant de lui répondre que non, ce n’était plus le cas du tout. Loulou ne suivait pas le même rythme ni le même ordre d’apprentissage que Fiston 15 mois plus tôt. Ils étaient très différents. Et tant mieux.
Mais ils avaient bien sûr un point commun, qu’ils partageaient avec tous les autres enfants : ils passaient leur temps à apprendre, chacun à sa façon.

Maria Montessori, il y a déjà un bon paquet de décennies, a mis en évidence chez l’enfant l’existence de périodes sensibles. Ce sont des périodes, propres à chaque enfant, pendant lesquelles ce dernier va éprouver une sensibilité particulière vis-à-vis d’un apprentissage. S’il trouve dans son environnement de quoi satisfaire cette sensibilité, il va apprendre très vite et profondément. Une fois l’apprentissage effectué, la sensibilité s’estompe et finit par disparaître, pour faire place à une nouvelle période sensible pour un autre apprentissage, et ainsi de suite.
Bien évidemment, un apprentissage en dehors de la période sensible sera possible, mais bien plus long et pénible pour l’enfant.

Certaines périodes sensibles sont faciles à reconnaître : l’enfant devient véritablement monomaniaque. Je me souviens ainsi de Fiston, vers l’âge de 2 ans, passant pendant 2 ou 3h de suite la serpillère dans la maison, et cela plusieurs fois par jour. La maison n’avait jamais été aussi propre 😛
En ce moment, il est sensible au graphisme. Depuis quelques jours il tient son stylo entre son pouce, son index et son majeur – et non plus à pleine main -, et après 2 jours à me demander à chaque changement de feutre de l’aider à le « tiendre comme maman », il y arrive maintenant tout seul, c’est intégré sans efforts (alors que j’avais essayé de temps en temps de l’y intéresser avant cela : rien à faire. Mais comme j’ai fait des progrès depuis ses 1 an, je ne me projetais pas avec angoisse dans un futur où un Fiston Tanguy de 30 ans gribouillerait en tenant le feutre comme un bébé – entre 2 biberons).
Depuis peu, il a délaissé ses feutres pour un stylo-bille à pointe fine, et il est tellement enchanté de pouvoir faire des tracés minuscules et précis qu’il y passe des heures. Le matin, dès le lever, il court vers sa chaise en disant « je veux dessiner / je veux écrire, moi », sans même penser à manger. Il s’installe, et remplit des pages de pattes de mouche. Le soir, au moment de se coucher, dans son lit, il a encore une feuille de papier qu’il noircit avec acharnement. Un midi, il n’a avalé que 2 bouchées puis il est retourné dessiner. La seule véritable interruption a été décidée par moi, lorsque nous sommes allés à la ferme pour cueillir quelques fruits et légumes. Le reste du temps, il était le stylo à la main, à « écrire ». « Là, j’écris une lettre à papa pour lui dire je t’aime, papa. »  « Regarde, maman, j’ai fait un « v » ! »
Ce jour-là, au total, il a dû y passer dans les 8h !

Fiston, 3 ans, en pleine boulimie spontanée de graphisme.

Comme il est très intéressé par tout ce qui est lettres depuis très longtemps mais particulièrement en ce moment et que je sens qu’il aimerait bien savoir lire et écrire pour de vrai, j’ai voulu savoir s’il était prêt à distinguer les sons dans un mot. Il y a un jeu, dans la pédagogie Montessori, qui s’appelle « je devine ». On présente 3 objets à l’enfant et on lui demande lequel commence par tel son. J’ai essayé avec un rhinocéros, une chenille et une libellule. J’ai dit les 3 noms en exagérant beaucoup la première lettre. « Rrrrrrrrhinocéros, chhhhhhhhhhenille et llllllllllibellule. Peux-tu me dire lequel commence par le son ‘chhhhhhh’ ? »
Il s’en est montré incapable, ne comprenant pas du tout ce que j’attendais de lui – ce qui ne m’a pas tellement étonnée, mais je voulais en avoir le cœur net. Je n’ai pas insisté. Ce n’est pas encore le moment pour lui. Le jour où il sera prêt, je suis sûre que tout ira très vite. Charge à moi d’être attentive et de ne pas laisser passer ce moment.

Dans quelle école à pédagogie classique pourrait-on respecter ainsi le rythme de chaque enfant ? Dans quelle école classique laisserait-on un enfant répéter une activité encore et encore, pendant toute une journée, pendant plusieurs journées, sans l’interrompre, sans l’obliger à aller en récré, sans lui demander autre chose ?
Bien sûr, il y a des instituteurs formidables dans ces écoles, et heureusement. J’en ai eu. Imaginez seulement ce que ces mêmes instituteurs pourraient accomplir dans un environnement officiellement respectueux du rythme des enfants.
C’est ce que je reproche à la pédagogie classique (à l’inverse des pédagogies alternatives ou de l’IEF) : elle est faite pour l’enfant moyen, qui n’existe pas. En règle générale, elle ne nourrit pas les périodes sensibles des enfants, qui vont devoir apprendre à grand-peine (pour oublier aussitôt) des choses qui ne les intéressent pas, pour lesquelles ils ne sont pas prêts, alors que, plus tôt ou plus tard, ces  mêmes choses les passionneraient et seraient intégrées avec une facilité déconcertante.
Ils apprennent à contretemps. Ils comprennent qu’étudier, c’est pénible, c’est fastidieux, et que ce qui est su un jour est oublié le lendemain.
Comment s’étonner qu’au bout de quelques années, voire moins, beaucoup n’aient plus aucun goût pour apprendre ?

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  1. j’ai visité ce blog suite à un sujet sur le forum de l’AABB, et… merci de partager ces réflexions sur l’instruction en famille !
    les réponses que je peux lire ici m’apportent beaucoup, même s’il me reste encore pas mal de questions !! 🙂

  2. Hello Marina, contente que mes réflexions t’aident un peu 🙂 Je l’avais annoncé pour ce billet mais ça sera pour le suivant, promis, je vais donner des liens qui pour ma part m’ont vraiment fait avancer sur le sujet, dans ma confiance envers mon enfant (et les enfants en général).

  3. ha oui, j’ai vu tous les liens !!! j’espère qu’il va faire moche ce weekend, que je fasse un peu de biblio ! 😉

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